Sud-Kivu: en pleine intolérance politique?

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A l’instar de la République Démocratique du Congo, la province du Sud-Kivu, connaît un nouveau leadership à sa tête depuis les dernières élections de décembre 2018. Avec 48 députés provinciaux, les Sud-Kivutiens ont connu quelques mois plus tard l’avènement d’un nouvel exécutif provincial. A sa tête, Théo Ngwabidje Kasi et Marc Malago, respectivement Gouverneur et Vice-Gouverneur. Entre temps, des événements politiques au niveau national avec le divorce AFDC-FCC semblent avoir radicalisé les uns et les autres et plusieurs acteurs socio-politiques craignent le pire dans l’avenir. Sommes-nous de pleins pieds dans une intolérance politique ? Décryptage.  

 Des jours passent et des signaux ne sont pas rassurant pour la province du Sud-Kivu. Si la province est très instable sur le plan sécuritaire, plusieurs événements semblent inquiéter sur le plan politique.

Affrontements entre partisans AFDC des «ailés» Lukwebo et Néné Nkulu

Tout part de l’exclusion du sénateur Modeste Bahati Lukwebo du Front Commun pour le Congo (FCC) de Joseph Kabila à la suite du processus très mouvementé pour l’élection du bureau définitif du sénat. Bahati Lukwebo maintient sa candidature parallèlement à celle de Alexis Thambwe Mwamba soutenue par Joseph Kabila. Le FCC prend acte et l’exclu de ses rangs. Lukwebo prend acte et annonce avoir repris son « autonomie » vis-à-vis du FCC et devient presque un électron libre. Fort de ses dizaines des parlementaires nationaux et provinciaux, Lukwebo et son AFDC annoncent cependant qu’ils restent dans la majorité parlementaire.

Mais bien voilà, dans son camps, des dissensions s’observent avec à leur tête Néné Nkulu. Et comme par hasard, ces dissidents seront nommés dans le Gouvernement Ilunga et annoncent qu’ils continuent à être fidèles à Joseph Kabila et au FCC. Les conséquences vont alors se répercuter en provinces et spécialement au Sud-Kivu.

Province d’origine de Modeste Bahati Lukwebo, les soutiens aux dissidents commencent à se manifester.  Ils sont d’ailleurs prêts à parler de leur décision de suivre Néné Nkulu et non Bahati Lukwebo si bien que le 29 septembre dernier à Kavumu, des échauffourées ont été signalées entre des jeunes de l’Alliance des Forces Démocratiques du Congo et Alliés (AFDC-A) restés fidèles à Bahati Lukwebo et ceux de la frange dissidente fidèle à Nene Nkulu.

La scène a eu lieu dans une salle de l’hôtel Kavumu Center au cours d’une conférence débat organisée par l’AFDC-A pro Nene Nkulu représentée sur place par Me Alain Shukuru.

Dans une vidéo qui a fait le buzz sur le réseau social Whatsapp, on montre Raphaël Kanyunyi Lukwebo, Conseiller économique, des Investissements, Education et Jeunesse du Gouverneur de la province et membre de l’AFDC au Sud-Kivu qui arrache violemment le drapeau de l’ADFC-A étalé sur la table, et menace la délégation de l’AFDC-A de Nene Nkulu conduite par Me Alain Shukuru. L’altercation va se transformer en une chasse à l’homme dans la salle où l’on voit ces membres de la délégation de l’AFDC-A conduite par Shukuru prendre la poudre d’escampette. C’est l’acte 1.

Le 11 octobre 2019, d’autres échauffourées sont signalées entre les membres de l’Alliance des Forces Démocratiques du Congo qui soutiennent le sénateur Bahati Lukwebo et ceux qui soutiennent le ministre d’Etat Néné Nkulu. Cette fois, c’est dans la ville de Bukavu.

Tout a commencé vers 12 heures quand les membres de l’AFDC de Néné Nkulu ont commencé à peindre avec les couleurs de l’AFDC, un immeuble situé sur avenue Patrice Emery Lumumba à Labotte, non loin du rondpoint Feu Rouge en commune d’Ibanda.

Sur la couleur rouge on pourrait lire « République Démocratique du Congo-FCC-Alliance des Forces Démocratiques du Congo et Alliés avec une photo de Joseph Kabila en tête.

Ce qui a été considéré comme une provocation par  des membres de l’AFDC de Lukwebo qui sont arrivés sur le lieu pour disperser ceux qu’ils ont qualifiés d’usurpateurs.

Des témoins sur place affirment que les personnes qui faisaient la peinture à cet endroit ont pris fuite, mais d’autres sources renseignent que certaines personnes seraient interpellés par la police.

Tard dans la soirée, toutes ces écritures ont été effacées par des soutiens de Bahati Lukwebo, et qui affirment qu’ils ne toléreront en aucun cas l’installation d’un autre bureau de l’AFDC au Sud-Kivu.

Mais ceux de l’aile Néné Nkuku affirment à travers différents messages qu’ils ne céderont à aucune pression, et demeureront dans l’idéologie de leur autorité morale et celle du Front Commun pour le Congo (FCC) de Joseph Kabila. C’est l’acte 2.

Le Gouverneur de Province issu de l’AFDC et soutien de Lukwebo ne s’exprime pas et suscite la colère de plusieurs acteurs politiques et sociaux qui veulent de lui une condamnation de ces différents événements.

Quelques jours plus tard, Théo Ngwabidje sort de son silence.

Dans un communiqué de presse daté de mardi 15 octobre 2019, Théo Ngwabidje rappelle que le dossier est déjà entre les mains de la justice. Il appelle par ailleurs les «parties litigantes et à leurs militants» de s’abstenir de tout acte de provocation.

L’autorité provinciale également cadre de l’AFDC accusé de ne pas prendre position en faveur du FCC demande  aux autorités en charge de l’ordre public à prendre des dispositions pour prévenir et réprimer tout acte «attentatoire à l’ordre public».

Et puis vient le tour de renouvellement du serment de loyauté à Joseph Kabila

Celui qui peut être considéré comme acte 3, c’est bien la récente cérémonie de renouvellement de loyauté à Joseph Kabila. Une cérémonie organisée par le Front Commun pour le Congo en l’intention de ses mandataires et autres responsables au niveau provincial.

Prévue initialement dans la salle Saint Ignace, la manifestation avait finalement eu lieu dans la salle Idéal dans le même bâtiment que le siège du PPRD ; parti phare de la coalition dirigée par Joseph Kabila.

Il aura donc fallu délocaliser les lieux de la manifestation à trois reprises pour atterrir en ce lieu. A la base, des discours parfois de haine et les appels contre cette action qui a fait polémique dans la ville de Bukavu.

Alors que c’était presque confirmé, que le lieu c’est désormais la salle Célestine, des jeunes « recrutés » par des adversaires selon le PPRD, se sont mobilisés pour allumer des pneus devant la salle. Là aussi, aucune autorité politique ne mobilise les éléments de l’ordre pour assurer la quiétude de la cérémonie.

Sur les réseaux sociaux, des politiques proches des actuelles autorités provinciales partagent des messages appelant à décourager la tenue de cette manifestation qu’ils qualifient «d’idolâtrie».

Pourtant, les militants du FCC semblent apaisés et ne répondent presque pas. La cérémonie aura eu lieu à Idéal alors que des invités ont alors été rappelés par SMS pour annoncer que la manifestation est encore délocalisée là. Heureusement que tout se passe sans incidents.

Vient ensuite le tour des députés provinciaux

Dans cet imbroglio, des acteurs sociaux et politiques disent être attaqués et « insultés » parce qu’ils ont émis des critiques en l’endroit de l’actuel exécutif provincial.

Le dernier incident en date, c’est quand les élus sont qualifiés de « Kuluna » par un acteur d’un mouvement citoyen particulièrement connu comme soutien à l’actuel Gouverneur et qui dit ne pas être d’accord avec ce qu’il qualifie de « déstabilisation » de la province. Sur les ondes d’une radio locale, il prétend détenir des preuves que les députés auraient exigé des frais allant jusqu’à 1000 dollars pour lire et examiner le projet de loi des finances du Gouvernement provincial.

Des accusations revenues d’ailleurs dans un communiqué du collectif auquel il appartient et particulièrement à l’avant-plan pour la défense de l’actuel Gouverneur.

Dans ces sorties, ces jeunes pensent clairement qu’il s’agirait de la corruption demandée par les députés provinciaux et qu’il faut tout de suite découragée.

A l’hémicycle provincial, c’est la colère. Des députés provinciaux se sentent insultés et certains accusent l’exécutif provincial de tenter de faire un « chantage » sur eux par l’entremise de ses soutiens. Une rencontre à huit clos avec le Gouverneur à l’hémicycle provincial ce mardi 19 novembre. 

Dans la foulée, d’autres acteurs sociaux et politiques apportent leurs soutiens aux élus provinciaux et dénoncent une campagne de « dénigrement ». Ils rappellent qu’il y a toujours un corrompu et un corrupteur et que tous devraient être arrêtés si les allégations sont confirmées.

«Nous ne savons même plus comprendre comment les élus feront leur contrôle s’ils ne sont même plus capable d’exercer leur travail sans qu’on ne les qualifie des corrompus. Désormais tout celui qui a une voix discordante devient ennemi de la province et cela devient dangereux. Moi, je n’ai pas élu un Kuluna et j’ai toute la confiance en mes élus » rétorque un autre activiste d’un mouvement citoyen.

Celui-ci dénonce par ailleurs des menaces et « insultes » faites par plusieurs soutiens de l’actuel exécutif provincial, l’accusant de travailler pour ceux qui veulent « déstabiliser » la province.

Dans le camps de défenseurs de Théo Ngwabidje on soutient qu’en “démocrate” le chef de l’exécutif provincial ne saurait soutenir la violence d’où qu’elle vienne. On rappelle d’ailleurs que le Gouverneur a déjà dit qu’il est au dessus des querelles politiques. 

“Le Gouverneur n’a jamais donné l’ordre à qui que ce soit d’insulter ou dire du mal de quelqu’un. Il faut savoir différencier des discours des acteurs politiques qui soutiennent l’autorité provinciale et ses propres sorties médiatiques. C’est un homme éduqué et respectueux des autres. Son seul souci, c’est développer la province et non tomber dans des querelles politiques” rappelle un collaborateur de l’actuel Gouverneur.

Pour l’instant, notre interlocuteur estime que l’actuel Gouverneur devrait fournir un effort pour recadrer les discours de ses soutiens et prévenir d’éventuels dérapages des uns et des autres. La liberté d’expression étant garantie par la Constitution et les autres lois du pays, elle ne devrait être ni un libertinage pour s’attaquer à ceux qui ont un point de vue contraire ou encore constituer une occasion de se régler des comptes.   Il appelle Théo Ngwabidje Kasi de peser de son poids pour promouvoir cette tolérance politique qui a toujours été le fort du Sud-Kivu même au cours des dernières répressions de l’ancien régime.  

Jean-Luc M.

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