“Au-delà de la surprise: que cache la partie visible de l’iceberg Emmanuel Shadari?” s’interroge le prof Thierry Nlandu (Tribune) – La PrunelleRDC.info

Membre du Comité Laic de Coordination, le professeur Thierry Nlandu a encore pris sa plume pour écrire au sujet de la situation politique de l’heure, spécialement la désignation de monsieur Emmanuel Ramazani Shadary comme candidat du Front Commun pour le Congo, FCC et dauphin du président actuel, Joseph Kabila.

Dans une longue tribune envoyée à La rédaction de Laprunellerdc.info, Thierry Nlandu, rend hommage à tous ceux qui sont décédés pour obtenir le résultat actuel dans le pays mais ne croit toujours pas à des bonnes élections d’ici décembre 2018, même s’il alerte sur le danger de croire que Shadary est un candidat « Fretin ».

« De toute évidence, d’ici le 23 décembre 2018, il ne nous reste que l’évaluation de septembre 2018 pour confirmer ce que certains, jusqu’ici, ne veulent pas dire explicitement : « des élections transparentes et crédibles avec Kabila ne sont qu’une illusion. Elles n’auront pas lieu ». Devant cette évidence, il ne nous restera que deux pistes : des élections sous l’égide des Nations Unies, sans Kabila ni l’actuelle CENI ou une transition citoyenne. Mais dans les deux cas, un dernier effort sera demandé aux Congolaises et Congolais, celui d’une mobilisation pour exiger et obtenir la démission de l’actuel Président » dit-il. (Tribune)

Désignation du dauphin du président Kabila

Au-delà de la surprise : que cache la partie visible de l’iceberg Emmanuel Shadari ?

Après les premiers moments de stupéfaction qui accompagnent la désignation d’Emmanuel Shadari comme dauphin, il est intéressant de parcourir les nombreuses réactions des uns et des autres afin de tenter de comprendre cet acte de désignation et surtout de cerner la portée et le sens de ce choix, semble-t-il, inattendu aux yeux de beaucoup parmi nous au pays comme à l’étranger. En effet, cette désignation par dépit et par défi intrigue.

Désignation par dépit, car elle est le fruit de nombreuses pressions internes et externes. Une réponse qui sonne comme imposée, non désirée par la personne qui la prend. Ce n’est pas un acte de bonne foi. Cet acte doit en même temps refuser aux Congolais, cette joie qui aurait résonné comme une défaite pour Kabila. C’est sans doute le sens du refus d’une annonce séparée des deux évènements. Les « mandalala » de l’annonce du refus de briguer un troisième mandat sont étouffés par le choix simultané de ce dauphin inattendu.

On est tous comme estomaqué. Mais, Kabila reste dans la logique du « je ne souffrirai pas seul ; je ne mourrai pas seul ». Il veut rester maître du jeu même au moment ou visiblement il ne maîtrise pas tout ce qui lui arrive. Bien plus, s’il renonce à un troisième mandat, il n’abandonne pas l’idée de conserver le pouvoir. Et qu’on se le dise, il entend garder la gestion du processus électoral, car il a compris qu’il pouvait garder le pouvoir en organisant un holdup électoral avec une dose de répressions des rares contestataires postélectoraux et sans soulever l’ire des uns et des autres dans la sous région ni ailleurs ! Dans ce jeu d’échec, Kabila veille toujours à reprendre l’initiative à chaque fois qu’il sent qu’il la perd.

Désignation par défi, car il se choisit un membre de famille, une personne en délicatesse avec la communauté internationale comme tous ceux qu’ils rappellent autour de lui en cette fin de mandature. Il reconstitue le clan des mousquetaires avec pour devise « Un pour Tous, Tous pour Un ». Bien plus, par rapport au Congo, il reste fidèle à la conception léopoldienne du Congo « bien privé » légué à tout celui à qui on en confie la gestion. Et, sous l’AFDL, le Congo est et restera une propriété familiale qu’on se lègue de père à fils, de fils à oncle et demain d’oncle à neveu, amen !

Dans les lignes qui suivent, je me propose de lire « l’évènement Shadari » en toute quiétude, sans irritation, avec un brin d’objectivité et surtout en essayant d’en cerner les contours avec patience, persévérance et surtout pertinence si nous voulons tous en tirer des bénéfices pour la suite de ce processus électoral qui ne cessera pas de nous surprendre.  

Réactions des uns et des autres

Pour tous ceux du peuple qui luttent pour le changement, l’heure est aux exclamations victorieuses du genre « enfin, il a cédé à la pression populaire. Il ne sera pas candidat à sa propre succession ! ». C’est une victoire pour le peuple congolais dans toutes ses composantes : des activistes pro-démocraties et pro-droits humains, aux confessions religieuses à travers leurs hiérarchies et autres structures d’églises, sans oublier les Congolaises et Congolais au pays comme dans la diaspora, engagés au sein de nos multiples organisations politiques et mouvements associatifs. Tous, le temps de la surprise, semblent avoir poussé un ouf de soulagement tellement grande était la tension en ce 8 août 2018. Passé cet évènement, les esprits reviennent peu à peu en place pour trouver la boussole qui nous guidera dans la compréhension de ce « moment » pour notre pays !

Un moment de recueillement et de reconnaissance

La désignation du dauphin et son non dit de renoncement d’un troisième mandat a ravivé en nous la mémoire de tous ces fils et filles qui ont sacrifié leurs vies dans ce long combat pour une démocratie respectueuse de l’humain en terre congolaise: Floribert Chebeya, Bazana, Franck Ngykie et son épouse, Papua Muamba, Serge Maheshe, Didas Namushimba,  Mgr Muzirwa, Mgr Kataliko, Buuza Mabe, Mamadou Ndala, Bahuma, Boteti, Luc Nkulula, Rossy Tshimanga, Fernand Tshimanga, Eric Bolokolo, Therese Kapangala, Hussein Ngandu, Serge Kikunda, les victimes connus et inconnus de l’opération Likofi, tous ces corps d’hommes, de femmes et d’enfants dans les fosses communes à Maluku, au Kasai, ou en errance à travers nos savanes et forêts, des êtres en perpétuelle clandestinité et décrétés « proies » dans une chasse à l’homme où ils sont continuellement recherchés, poursuivis, piégés avant d’être conduits dans des camps de déplacés internes où elles sont entourées, capturées, violées ou tuées par les chasseurs de viandes humaines que sont devenus nos dirigeants.

Ils sont morts. Ils sont vivants, porteurs de cette flamme qui continue à nous interpeller et gouvernants et gouvernés. Chaque petite victoire en route vers un état de droit sera, pour nous tous, une occasion de recueillement et de célébration de leurs noms. 

Un moment de solidarité internationale

Ce moment est aussi crucial pour tous ceux qui, sur le plan sous régional, africain et des nations Unies ont décidé d’accompagner le peuple congolais dans cet exercice oh combien exaltant d’offrir à ce pays l’opportunité d’une première alternance pacifique du pouvoir. Toutes ces négociations à reports et rebondissements multiples ; toutes ces mesures contraignantes, des parties de bras de fer à chaque étape plus musclées ;  toutes ces réunions convoquées et reportées si pas avortées sont l’expression plurielle de cette multitude croissante de voix qui, à travers le monde, se font entendre parce que, comme du temps de Léopold II, quelque chose d’extrêmement troublant se déroule sur la terre Congo.

Incontestablement, face à toutes ces vagues de répressions incessantes dont sont victimes les populations congolaises et poussées par la force de leur humanité, les dirigeants du monde, à travers le Conseil de Sécurité des Nations Unies et les organisations africaines, n’hésitent  plus à dire non à l’inhumain qui depuis des siècles a élu domicile dans cette partie du monde. Mon rêve c’est de nous voir tous unis comme lors de la mise à mort de l’Apartheid pour donner vie à un projet différent en RD Congo.

Moment d’effroi et de froid

Pour tous les collaborateurs du « Rais », c’est le désarroi. Certains paraissent désabusés. Ils sont comme tétanisés par cette annonce et ne savent plus à quel saint se vouer. Piégés jusqu’à la dernière minute, le « Rais » ne leur a laissé ni le temps ni l’espace pour une quelconque velléité de contestation ou de dépôt de candidature pour les quelques ambitieux qui, dans les coulisses ou en public, en avaient exprimé la volonté. Médusés, ils sont sans doute tous en train de ruminer leur colère et leur revanche en silence.

Et puis, nombreux sont ceux qui, parmi ses partenaires se demandent comment convaincre leur électorat à voter pour le dauphin ? Si hier, en 2011, ils ont accompagné Kabila dans la fraude électorale ; c’est parce qu’ils avaient la garantie que le bourrage des urnes pour le chef s’accompagnait du même exercice pour leur propre candidature. Mais, aujourd’hui, avec une machine à voter dont seul lui et Naanga maîtrisent le contrôle comment s’assurer d’une réélection pour la prochaine mandature ?

Manifestement, la machine à voter entre les mains de Naanga et du Rais est un  couteau à double tranchant. En plein doute, certains partenaires du Rais risquent de rejoindre ouvertement ou en cachette, le camp de l’opposition dans son combat contre la machine à voter et les électeurs fictifs. Ni les menaces à peine voilées ni l’achat des consciences ne les retiendront, car, par son acte, le Rais n’inspire plus confiance. Il a semé le doute parmi ses pairs. Pour ses partenaires d’aujourd’hui ou mieux déjà d’hier, le combat s’annonce rude. Il y va de leur mandat au Parlement, de leur pouvoir source d’avoir et de valoir !   

Un moment de responsabilité   

Les opposants congolais n’ont plus droit à l’erreur. C’est maintenant qu’ils doivent saisir l’opportunité de redorer leur blason terni par tant d’années de corruption, de débauchage, de vagabondage politique et d’inconstance. Il revient donc à l’opposition politique congolaise toutes tendances confondues de prendre la mesure de ce moment crucial et de répondre aux vœux récurrents d’unité, de cohésion et d’alternance du peuple congolais. A ce stade, personne ne leur pardonnera les erreurs ci-dessous :

  • Croire que Shadari est un candidat « menu fretin » que chaque opposant, pris individuellement, peut battre aux élections.  Ce complexe de supériorité sera fatal surtout si les élections se déroulent sous le contrôle de Kabila et la supervision de la CENI actuelle avec sa machine à voter et ses millions d’électeurs fictifs.
  • Se disputer pour un pouvoir non encore conquis et mettre en péril toute négociation pour un candidat commun de l’opposition.
  • Surestimer  ses ambitions et refuser  une gestion collective responsable des égos.
  • Continuer à s’arroser de champagne en se berçant d’illusion d’une victoire précoce.
  • Refuser de tendre l’oreille en direction des politiciens de la majorité en réelle situation de désaccord et en quête de planche de salut.
  • Douter de l’autre et refuser de lui faire confiance lors des négociations
  • Opter pour le suicide : « tout ou rien » ! « Si pas moi alors nous perdrons tous » !
  • Distraire ses militants par la préparation des campagnes électorales individuelles au détriment d’une mobilisation pour se débarrasser de la CENI, dans sa composition actuelle, de la machine à voter et des millions de fictifs du fichier électoral.
  • Oublier qu’une épée de Damoclès est suspendue sur la tête de chacun de nos hommes et femmes politiques. Ce n’est pas par hasard que l’idée d’une transition citoyenne tient la route. Elle tire son fondement dans la déception profonde qu’éprouvent notre peuple et la communauté internationale vis-à-vis des politiques congolais, toutes tendances confondues.

Cette liste d’erreurs n’est pas exhaustive à dessein. Elle attend être complétée par une praxis, un agir  qui donnera un sens au combat livré par le valeureux peuple congolais qui n’attend que votre sursaut d’orgueil pour porter à la Présidence de la République un Congolais ou une Congolaise au profil différent du profil Léopoldien et offrir enfin à cette nation  une alternance pacifique annonciatrice de l’état de droit tant attendu par tous.

Un moment d’engagement citoyen proactif

Pour le peuple congolais, il y a de nombreuses leçons à tirer de ce moment pour notre engagement citoyen à venir:

  • Ce moment montre que rien ne peut arriver à un peuple s’il ne le désire ardemment et ne se mobilise pour l’obtenir
  • Tout ce qui nous est arrivé de mauvais hier avait pour causes notre peur et notre silence complice
  • En dépit des humiliations personnelles, des profanations de nos lieux sacrés, des pertes en vies humaines, la lutte non violente finit par l’emporter parce que toujours patiente, persévérante et surtout soucieuse de l’autre qui n’est pas mon ennemi.  Ce moment nous apprend que nous combattons quelque chose de plus profond que l’autre : le mal qu’il nous fait. Aussi, nous ne cherchons pas à le vaincre mais à le convaincre pour vaincre avec lui le mal qui le torture depuis le début de ce processus qui vise l’alternance pacifique du pouvoir. Comme hier, la personne de Mobutu n’était pas le mal zaïrois ; aujourd’hui, la personne de Kabila n’est pas le mal Congolais pourvu que le concerné ne répète pas la même erreur que Mobutu.
  • Si hier, notre mobilisation était tributaire d’un appel de leader d’organisation politique, associative ou confessionnelle ; demain, comme ce 8 août 2018, elle dépendra d’un évènement mobilisateur. De toute évidence, d’ici le 23 décembre 2018, il ne nous reste que l’évaluation de septembre 2018 pour confirmer ce que certains, jusqu’ici, ne veulent pas dire explicitement : « des élections transparentes et crédibles avec Kabila ne sont qu’une illusion. Elles n’auront pas lieu ». Devant cette évidence, il ne nous restera que deux pistes : des élections sous l’égide des Nations Unies, sans Kabila ni l’actuelle CENI ou une transition citoyenne. Mais dans les deux cas, un dernier effort sera demandé aux Congolaises et Congolais, celui d’une mobilisation pour exiger et obtenir la démission de l’actuel Président.

                                                 Moi, j’y crois et toi ?

Thierry Nlandu Mayamba

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