58 ans d'indépendance de la RDC: Un congolais écrit à P.E Lumumba – La PrunelleRDC

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Blaise Pascal Zirimwabagabo Migabo, Un jeune congolais de la province du Sud-Kivu a adressé une lettre à Patrice Emery Lumumba, le premier premier ministre du Congo indépendant.

Dans cette lettre, la 2ième du genre après celle de 2010,  ce jeune s’inspire du discours de Lumumba pour peindre le tableau actuel du pays, 58 ans après.  

Manque de travail, éducation difficile, persécution politique à cause des opinions, tueries et meurtres à grande échelle, spoliation des terres, …bref, des sujets qui tenaient à cœur l’ex premier ministre, dans son discours à l’occasion de l’accession de la RDC à sa souveraineté nationale et internationale.

A la fin de sa lettre, Blaise Pascal ne veut pas rester fataliste et promet de se battre, avec les autres jeunes conscients pour les idéaux qui étaient ceux de son « cher Lumumba ».

« La bonne nouvelle cher Lumumba, c’est que malgré cette image sombre du Congo que je viens de te peindre, il est en train d’émerger une jeunesse consciente – à laquelle j’appartiens-, une jeunesse active et engagée pour un Congo nouveau et prospère, pour ce Congo que tu as tant rêvé et pour lequel tu as sacrifié ta vie » conclut-il.

Voici sa lettre parvenue à Laprunellerdc.info

Cher Lumumba,

Il y a 8 ans, à la veille du cinquantenaire de l’indépendance de notre cher beau pays, la RDCongo, j’avais décidé de t’écrire pour la première fois. Tu ne m’as pas répondu mais je sais que tu as été très content de lire ce jeune homme de 18 ans (17 ans et 8 mois pour être précis) qui prenait conscience de la situation de ce pays que tu as toujours porté dans ton cœur et pour lequel tu as consenti des sacrifices énormes jusqu’au sacrifice suprême. Aujourd’hui j’en ai 26, n’est-ce pas que c’est à cet âge – un peu avant d’ailleurs – qu’a débuté ton engagement pour l’émancipation et le bien-être de notre peuple ?  On ne dit par ailleurs que je te ressemble. Je t’envoie une photo de moi, tu pourras apprécier toi-même.

Huit ans après ma première lettre, j’ai hésité avant de t’écrire encore ne voulant pas troubler ta quiétude par une présentation des maux qui rongent ce pays pour lequel tu as tant donné et dont tu as rêvé la grandeur ainsi que la liberté de son peuple, de notre peuple. Le bantou que je suis, comme toi, sais pertinemment que les morts ne sont jamais morts. Je sais donc que ton âme plane sur notre beau pays le Congo et que tu es au courant de tout ce qui s’y passe non sans déception et amertume.

Je décide tout de même de t’écrire. Je ferai des efforts pour ne pas m’attarder sur les questions que j’ai abordées dans ma précédente lettre du 30 juin 2010. En outre, je ferai des efforts pour ne pas être long même si les événements récents et présents chargés d’émotions ne me donneront pas d’autre choix. Je sais que cela ne te gênerait pas d’ailleurs tant tu aimerais être à jour sur la situation de notre très chère Patrie. Peut-être qu’en allant bavarder avec tes « potes » Nkwame Nkrumah, Sylvanus Olympio, Modibo Keita, Um Nyobe, Amilcar Cabral ou encore Thomas Sankara, Samora Machel, Agostinho Neto et bien d’autres combattants pour l’indépendance effective des peuples d’Afrique, tu as raté un épisode des évènements récents du Congo. Dans tous les cas, je pense que tu seras content de me lire une fois de plus et peut-être décideras-tu de me répondre. Je te présente mes excuses pour les coquilles dans cette lettre, j’ai les larmes aux yeux en te l’écrivant et je n’aurai pas le temps de la relire avant de te l’envoyer de peur qu’en la relisant je ne sois amené à en modifier le contenu. Je laisse donc ma plume très chargée d’émotions glisser en sa manière.

Cher Lumumba, il y a 58 ans exactement que tu prononçais ce discours qui témoigne de ton engagement Congo prospère et grand, discours transmis par ailleurs à la postérité. Ton vœu de voir ce 30 juin devenir une « date illustre » et « ineffaçablement gravée » dans nos cœurs, une date transmise de génération en génération est en train de se concrétiser et rien ne pourra l’arrêter. Ni les années de dictature de Mobutu, les coups de feu des armées d’occupation qui ont endeuillé et pillé notre Patrie – ils n’ont pas cessé de roder autour tel des vautours-, ni les chants et tambours à la gloire de la dynastie Kabila qui a mis notre chère Patrie en faillite n’ont pas offusqué ta voix, la voix des congolais(e)s luttant pour la justice sociale, la dignité et le respect. 58 ans après, presque toutes les congolaises et tous les congolais ont lu, écouté ou entendu parler de ce discours qui marqua la rupture avec le colon belge et à travers lequel tu présentas ta vision pour un nouveau Congo, un Congo grand et prospère où il fait beau vivre, un Congo qui, en raison de sa situation géographique et de ses ressources, joue son rôle de moteur du décollage de l’Afrique. Une bonne nouvelle qui te réconfortera ! même si je trouve que la signification de la lutte que tu as menée aux côtés d’autres compatriotes pour la liberté de notre peuple n’est pas bien comprise par certains compatriotes par ignorance, mauvaise foi ou négligence. Et ce ne sera pas la moins bonne des nouvelles de cette correspondance.

Cher Lumumba, cette indépendance que nous célébrons ce 30 juin a été arrachée des colons belges par une « lutte de tous jours », une lutte « ardente et idéaliste » dans laquelle vous (toi et d’autres compatriotes) n’avez ménagé ni vos forces, ni vos privations, ni vos souffrances, ni votre sang. Je sais que tu t’attendais à ce que cette indépendance chèrement acquise soit préservée par la même bravoure – et même au-delà – que vous avez déployez pour l’arracher. Mais hélas ! Seulement 5 jours après notre indépendance, tu as vu comment certains traîtres n’ont pas hésiter de se transformer en « nègre de service » jusqu’à t’éliminer physiquement avec la complicité des puissances occidentales contre la domination desquelles tu as bravement lutté et pour servir de préfet d’intérêts de ces derniers. 58 ans après ton discours cher Lumumba, notre peuple continue de vivre une colonisation sous une autre forme. Pire, nos frères et sœurs ont pris la place du colon et répliquent le modèle de ce dernier allant souvent au-delà de la cruauté de celui-ci contre leurs propres compatriotes.

Cher Lumumba, 58 ans après ton discours, les congolais(e)s continuent de connaître un travail harassant avec des salaires de misère qui ne leur permettent pas de manger, de se vêtir ou de se loger décemment ou d’envoyer leurs enfants à l’école (malgré la gratuite de l’enseignement primaire consacrée jusque dans la Constitution !). Par ailleurs, les militaires et les policiers (gardiens de l’ordre public et de l’intégrité du territoire), les magistrats, les infirmiers et médecins, les enseignants, les agents de la fonction publique vivent misérablement et manquent de tout. Là où le bât blesse cher Lumumba, c’est le train de vie des politiciens congolais (Présidents de la République, Premier Ministres, Ministres, députés nationaux et sénateurs) et des gestionnaires des entreprises et services publics. Pour utiliser une image qui t’es familière, ces derniers mènent un train de vie de loin supérieur à celui du colon, amassant des milliards de dollars américains gardés dans des paradis fiscaux, dépensant sans compter et confondant sciemment le Trésor public avec leurs poches alors qu’à ce jour plus de 2/3 de congolais vivent dans l’extrême pauvreté. Cher Lumumba, à ton époque, toi et d’autres compatriotes aviez subi des ironies, des insultes, des coups que vous subissiez « matin, midi et soir parce que vous étiez nègres ». Je suis écœuré de t’informer que ces pratiques n’ont pas cessé. Pire, aux bourreaux belges se sont substitué des bourreaux congolais qui n’ont aucune pitié envers leurs compatriotes. Si vous subissiez ces humiliations pendant la colonisation car nègres, d’où vient-t-il que des congolais colonisent et exploitent leurs compatriotes après l’indépendance de notre pays ? N’est-ce pas révoltant ?

Cher Lumumba, à ton époque, toi et d’autres vaillants compatriotes aviez lutté contre les spoliations de nos terres réalisées à travers des « textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort ». Cela n’a pas pris fin malheureusement. Aux spoliations des funestes années de Mobutu a succédé un régime qui a fait de la prédation et de la spoliation son mode de gouvernance. Peux-tu t’imaginer que dans ce pays, des paisibles citoyens (femmes, enfants, vieillards, hommes etc.) d’une localité du Sud-Kivu (Mbobero) soient chassés des terres ancestrales qu’ils occupent depuis des décennies et que des infrastructures sociales érigées sur ces terres soient démolies (écoles, hôpitaux) alors que le pays fait face à une crise d’infrastructures sociales sans précédent ? N’est-ce pas là une pratique Léopoldienne inadmissible 58 ans après l’indépendance de notre pays surtout de la part de ceux-là qui sont censé protéger notre peuple ?  Malheureusement, des cas comme celui-ci sont légions dans le Congo indépendant. Je t’en épargne l’énumération.

Qui plus est, dans ce pays, la loi n’a jamais été la même dès lors qu’il s’agit d’un citoyen ordinaire ou d’un dignitaire du régime (et de ceux qui ont les moyens d’acheter la justice). Les mêmes opinions politiques pour lesquelles vous avez été relégués, exilés et torturés par le colon belge conduisent aujourd’hui des milliers de compatriotes derrière les barreaux lorsqu’ils ne sont pas purement et simplement enlevés et exécutés et leurs cadavres emportés privant ainsi leurs proches d’un lieu de recueillement. Ne s’agit-t-il pas ici de la même méthode que tes bourreaux ont utilisée contre toi ?  A ce jour, des milliers de congolais croupissent dans les geôles du régime pour leurs opinions politiques. Leur seul crime est l’amour de notre Patrie qui les pousse à exiger une meilleure vie pour notre peuple et le respect de la légalité, gage de stabilité. Comme pendant la colonisation, les trois dernières années, des manifestants pacifiques ont été tués par les armes achetées par l’argent du contribuable congolais et le régime est allé jusqu’à gazer des paisibles citoyens dans les lieux de culte et les maternités et y faisant des victimes. Je parle bien d’églises, cher Lumumba ! Cela s’est passé l’année dernière dans plusieurs villes du Congo. L’aviez-vous vécu pendant la colonisation ? De même, des milliers d’autres compatriotes qui ne voulaient pas se soumettre au « régime d’une justice d’oppression et d’exploitation » – situation contre laquelle tu as lutté pendant la colonisation- ont été forcé à l’exil et ne peuvent plus revenir dans ce beau pays qu’ils chérissent pourtant. « La paix des cœurs et des bonnes volontés » en lieu et place de la « paix des fusils et des baïonnettes » que tu as rêvé pour notre peuple peine à se concrétiser. Je t’avais informé lors de ma première lettre qui date d’il y a 8 ans, le Congo a perdu plus de 8.000.000 d’âmes durant les deux dernières décennies dans une guerre qui nous été imposée par les mêmes impérialistes qui t’ont ôté la vie et…comme pendant ton élimination, avec la complicité des congolais, ces nègres de service et d’autres pays africains, nos voisins même.

L’oppression de la pensée libre caractérise le Congo actuel et la jouissance des libertés fondamentales prévues dans plusieurs conventions internationales que la RD Congo a ratifiées et reprises dans sa Constitution et ses lois n’est que chimérique. Cher Lumumba, ce que je te décris n’est pas surréaliste, il s’agit bel et bien des conditions de vie des congolais 58 ans après l’indépendance et malgré le fait que pays se soit rebaptisé en une république, « démocratique » de surcroît. Cher Lumumba, je sais d’ailleurs à quel genre de risque j’expose ma personne en vous envoyant cette correspondance et en la rendant public. Mais le Congo ne vaut-t-il pas plus que ma petite personne ?

Cher Lumumba, le calvaire de notre peuple qui a « souffert dans son corps et sans son cœur l’oppression colonialiste » n’a pas pris fin. Avec tout cela, comment mener à bout cette « lutte sublime » qui devrait mener « notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur » ou établir la justice sociale que tu as rêvée pour notre peuple le lendemain de l’indépendance ? Comment faire du Congo « le centre de rayonnement de l’Afrique toute entière » comme tu le voulais ? A ce jour, dans certaines régions du pays, des citoyens congolais sont égorgés, des femmes éventrées et des nourrissons écrasés avec le regard impuissant – parfois complice – des forces de sécurité. Sais-tu cher Lumumba que des millions de congolais vivent aujourd’hui dans des camps de réfugiés en Uganda, en Tanzanie, au Malawi, au Mozambique, au Burundi et ailleurs sur le continent dans des conditions misérables et d’autres sont des déplacés dits internes c’est-à-dire exilés sur notre propre sol ? Tu as rêvé cher Lumumba, d’un Congo dans lequel « les terre profitent véritablement à ses enfants ». 58 ans après, les richesses minières du pays sont exploitées par les mêmes multinationales qui nous pillent et nous spolient depuis que les colons ont mis leurs pieds sur notre territoire et ce pillage est réalisé aujourd’hui avec la complicité de dirigeants corrompus et de certains congolais avides et égoïstes. Sais-tu cher Lumumba que nos ressources minières n’ont servi qu’à enrichir les dirigeants congolais et certains pays voisins ainsi que les multinationales qui les exploitent à vil prix alors que les populations des zones environnant les sites miniers n’ont accès à aucun service social ? Celles-ci sont d’ailleurs souvent purement et simplement spoliées de leurs terres (ancestrales par ailleurs) sans préavis ni indemnisation préalable, effective, juste et équitable.

A ce jour cher Lumumba, des centaines de milliers d’enfants congolais souffrent de malnutrition. Je sais que cette information te fera très mal tant tu connais les potentialités agricoles de notre pays, la richesse de ses fleuves, lacs et rivières. Les dirigeants d’hier et d’aujourd’hui ne pensent qu’à leurs privilèges et ne se soucient guère de l’amélioration des conditions de vie des congolais. Le chômage a atteint un degré indescriptible (plus de 60% de la population active) et ceux qui ont la chance d’avoir un petit boulot ont un salaire de misère dans le secteur public et privé avec des arrières pouvant aller jusqu’à 10 mois et même plus. Bref la situation sociale du congolais est catastrophique. Selon les études récentes, plus autour de 80% de congolais vivent avec moins de 1 dollars 90 centimes états-uniens par jour (en dessous du seuil de la pauvreté) !!!

Tu me demanderas sûrement cher Lumumba : « mais fiston, qu’est ce qui marche finalement dans notre pays ? La situation que tu viens de me peindre semble présenter les mêmes couleurs que l’oppression du colonialisme contre laquelle nous avons lutté et sacrifié nos vies voire pire ». Cher Lumumba, je te laisse tirer les conclusions de ce portrait que j’essaie de faire avec fidélité et sincérité.

La bonne nouvelle cher Lumumba, c’est que malgré cette image sombre du Congo que je viens de te peindre, il est en train d’émerger une jeunesse consciente – à laquelle j’appartiens-, une jeunesse active et engagée pour un Congo nouveau et prospère, pour ce Congo que tu as tant rêvé et pour lequel tu as sacrifié ta vie. Cette jeunesse dynamique, je te le confirme cher Lumumba, a les compétences, l’Amour de la Patrie et les énergies nécessaires pour continuer le combat qu’avec d’autres dignes fils du Congo tu as commencé pour une indépendance effective qui doit aussi marquer un tournant décisif vers la libération de toute l’Afrique. Cette jeunesse ne recule « devant aucun sacrifice pour assurer la réussite de notre grandiose entreprise » comme tu l’avais exhorté.

Cher Lumumba, ce Congo que tu as tant rêvé se réalisera. J’y crois. Et comme un petit colibri, j’apporte ma petite pierre à l’édifice. On ne trahira jamais ton combat, ta lutte. Notre jeunesse va refonder le Congo et écrire son histoire, une histoire de gloire et de dignité.

Blaise Pascal Zirimwabagabo Migabo

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